phénomène privatif sans enjeux

Beaucoup de praticiens évitent d’utiliser les phénomènes hypnotiques privatifs par peur de l’échec. Ceci est particulièrement dommage, car ils peuvent être extrêmement utiles pour des métaphores physiques de changement, pour reproduire hypnotiquement un des phénomènes du problème du client, pour l’intensification de l’état hypnotique, ainsi que pour développer une ressource permettant de le dépasser. 

Certains praticiens affirment que ces phénomènes témoignent d’une emprise du praticien sur l’hypnotisé et qu’il ne faut pas les utiliser. L‘effet idéomoteur est pourtant tout autant une réponse à une suggestion extérieure. Alors, autant ne pas faire d’hypnose si la suggestion fait peur. Mais c’est surtout, à mon avis, une illustration des stratégies d’évitement que l’on peut mettre en place en face de la peur. Et voir le privatif comme une emprise révèle plus une incompréhension manifeste des mécanismes sous-jacents aux phénomènes hypnotiques et à l’hypnose en général. Ici, je ne rentrerai pas dans ces considérations. 

Cet article présente une des nombreuses manières de créer un des phénomènes hypnotiques privatifs simplement et sans pression. Ce n’est pas LA méthode, mais une méthode que j’utilise régulièrement pour éviter que mon client se mette la pression pour réussir. 

EFFET PRIVATIF ?

Un phénomène hypnotique privatif est un phénomène d’empêchement par suggestion. Par exemple, l’hypnotisé ne peut plus décoller la main de sa cuisse. En réalité, même si on le nomme privatif, cela reste l’accès à une ressource hypnotique. On y trouve, par exemple, l’impossibilité d’ouvrir les paupières (catalepsie oculaire), la paralysie d’un membre, l’anesthésie (incapacité à sentir), l’amnésie (impossibilité de se rappeler), l’hallucination visuel ou auditive négative (ne pas voir ou entendre une chose), et par extension la cécité et surdité hypnotique, etc.

Certains clients sont doués pour déclencher cela et d’autres gagnent vraiment à être entrainés lorsque ce genre de phénomènes hypnotiques peut aider pour leur changement. 

EXEMPLES D'UTILISATION

Ma femme avait de la difficulté à passer le Code de la route. Lorsqu’une question se terminait et qu’elle avait eu un doute sur la réponse, cela lui laissait du questionnement interne qui la polluait pour les questions suivantes. En plus, d’un mouvement idéomoteur (impulsion dans le bras) connecté à l’intuition et lui permettant de valider ses réponses en fonction de ses connaissances sans trop cogiter, nous avons utilisé un phénomène privatif : l’amnésie. En effet, l’idée a été de lui faire complètement oublier qu’elle avait répondu à une question, une fois qu’elle l’avait validé. Ainsi, impossible de stresser et d’être polluée par la question précédente. La possibilité lui avait été laissée de se souvenir des questions à la fin de l’examen. En rentrant à la maison, code en poche, elle ne se rappelait pas pour autant les questions sauf la dernière. 

On peut également utiliser cela lorsque la personne dit « ce problème me colle à la peau depuis des années » en touchant son torse (main collée sur le torse, pour créer de l’immersion et le dépasser). Ou pour une personne disant « je n’avance pas dans ma vie » (pieds collés). J’ai récemment eu une personne claustrophobe qui avait fait plusieurs séances d’hypnose et me disait « Je ne connecte jamais à l’émotion en séance alors comment puis-je la dépasser ? ». Sa croyance était qu’elle devait sentir l’émotion de peur pour la dépasser et je n’ai pas l’habitude de recadrer les croyances. 

Après l’avoir entraînée à la dissociation pour lui permettre de gérer l’émotion si elle devenait trop forte, je l’ai alors amené à une catalepsie des paupières (impossibilité de les ouvrir). Comme la liaison avec le problème n’avait pas encore été faite, rien n’avait surgi encore. Puis voici la suite :

  • Jordan : Nous sommes d’accord que vous ne sentez pas encore l’émotion que vous devez dépasser 
  • Cliente : Non, et je ne vois pas comment je peux évoluer ainsi. 
  • Jordan : Êtes-vous prête à connecter à cette émotion ? 
  • Cliente : Je ne pense pas que ce soit possible, mais oui. 
  • Jordan : Dans un moment, je vais vous dire une phrase et vous allez comprendre une chose et sentir l’émotion liée à l’enfermement monter d’un coup. À ce moment-là, votre esprit fera des associations d’idées et vous vous retrouverez probablement dans une expérience plus ancienne liée à cette émotion que vous pourrez alors dépasser. Êtes-vous d’accord ? 
  • Cliente : Je commence à avoir un peu peur.
  • Jordan : Et c’est bien normal. Voulez-vous toujours procéder ainsi ?
  • Cliente : Oui, je ne pense pas pouvoir faire autrement.
  • Jordan : Alors prenez conscience que vous êtes actuellement enfermée derrière vos paupières qui ne peuvent plus s’ouvrir. 
  • Cliente : (énorme peur) 

La cliente a alors régressé dans un moment enfermée aux toilettes, ou elle s’était réfugiée pour fuir les coups de son père et elle n’osait plus ouvrir. La lumière était à l’extérieur alors son père l’a éteinte et elle entendait les coups sur la porte. Mais ce n’était pas là le pire. Quand tous les bruits se sont arrêtés, elle n’osait plus sortir par peur qu’il l’attendent en silence. La dissociation s’est alors effectivement avérée utile. Elle a alors pu dépasser sa peur et évacuer les émotions qui étaient liées à cet événement. 

Sans la catalepsie des paupières, je n’arrivais pas à lui permettre d’accéder à l’émotion (même en fermant la porte à clé et les volets), ni à déclencher la connexion aux souvenirs. Nous n’avions aucune prise sur la problématique. Le phénomène hypnotique a été le principal déclencheur de la solution. 

CADRE D'EXPLORATION

Maintenant que nous avons vu l’utilité que peut avoir un tel phénomène hypnotique. Voyons comment créer un phénomène hypnotique privatif sans pression. Nous allons voir celui qui, pour moi, est le plus simple à créer : la catalepsie des paupières. Je vous présente ici une méthode parmi beaucoup de méthode (la suggestion directe étant une méthode souvent déjà très efficace par ailleurs). 

Comme toutes méthodes, elle n’est pas infaillible. Néanmoins, elle a le mérite de ne pas présenter de forts enjeux. Je présuppose évidemment ici que le lecteur est un praticien en hypnose et je ne reviendrai donc pas sur chaque définition des outils liés à l’hypnose. 

Lorsque je travaille avec quelqu’un, je ne vise pas le fait de lui « faire » quelque chose ou de « réussir » quelque chose. Je vise plutôt le fait d’explorer comment la personne fonctionne et de lui apprendre à vivre les phénomènes nécessaires à son changement. Et c’est tout le rôle de l’induction hypnotique. Ainsi, en plus du cadre de partenariat (voir le livre Guide pratique d’hypnose rapide) je présente souvent le cadre d’exploration lors du stage hypnose rapide je pose souvent ce que j’appelle un cadre d’exploration. En voici un exemple : 

« On ne se connait que depuis quelques minutes, ainsi je ne sais pas encore comment vous fonctionnez en hypnose. Et il y a de nombreuses portes possibles pour entrer en état hypnotique et autant pour l’intensifier. Ainsi, je vais explorer avec vous quelles sont les portes d’entrée qui vous mènent le plus facilement et le plus profondément en hypnose. Certaines compétences hypnotiques nécessaires à votre changement seront innées et d’autres nécessiteront peut-être un apprentissage et dans ce cas, nous y passerons un peu plus de temps. Alors prêt(e) à explorer ? »

CATALEPSIE DES PAUPIERES

Ensuite, j’explore justement. Je commence par canaliser le regard quoiqu’il arrive puis j’utilise en général immédiatement un mouvement idéomoteur, car c’est extrêmement simple pour la très grande majorité des gens. Ensuite je peux migrer vers des suggestions de sommeil, de somnolence, d’endormissement, de lourdeur pour intensifier l’état hypnotique, puis j’explore ensuite les compétences nécessaires au travail. Et il m’arrive alors souvent d’avoir besoin d’un phénomène privatif. Dans ce cas, je commence en général par celui que je considère le plus simple : la catalepsie des paupières. Voici une des méthodes que j’utilise alors. Elle est simple et sans enjeu et présente plusieurs caractéristiques intéressantes (pour moi) 

Je provoque un fractionnement en disant quelque chose comme : 

Je vais décompter de 5 à 1, et à 1 vous ressortirez temporairement de cet état hypnotique prêt(e) à y retourner plus facilement encore après. Si vous sentez que vos paupières sont tellement endormies qu’elles ne peuvent s’ouvrir, rassurez-vous cela arrive fréquemment et à 1, elles retrouveront progressivement leur mobilité habituelle. 

Donc, je vais décompter de 5 à 1 et quoiqu’il arrive, rassurez-vous concernant vos paupières, c’est assez fréquent et à 1 vous sortirez temporairement de cet état. 5, prenez une bonne inspiration, et 4 soufflez et comment sont vos paupières ? (Test éventuel) Ok, 3 prenez une autre bonne inspiration et 2 soufflez et 1 ouvrez les yeux (en claquant des doigts)

Suivant ce que la personne répond à la question « comment sont vos paupières? », vous pouvez aller vers un test progressif. Exemple : 

  • Client : Très lourdes
  • Jordan : Très lourdes, exactement, très difficiles à ouvrir, n’est-ce pas ?
  • Client : Oui
  • Jordan : Testez et remarquez à quel point elles sont bloquées
  • Client : (il teste, mais n’y arrive pas) 
  • Jordan : Encore plus ! 
  • Client : Je n’y arrive pas (il rit), c’est bizarre (catalepsie validée par le client) 
  • Jordan : Vous êtes doué. Ok, 3 prenez une bonne inspiration, 2 soufflez et 1 ouvrez les yeux (en claquant des doigts) 

Ensuite, une fois, le test terminé vous pouvez poser quelques questions sur l’état hypnotique vécu et faire quelques présupposés  comme :

  • Jordan : et avez-vous l’impression d’être sorti(e) de l’hypnose ?
  • Client : Oui
  • Jordan : Oui, vous en avez l’impression (ratifiez ce que vous remarquez, ici les paupières clignent) et sentez-vous ce qui se passe au niveau des paupières ?
  • Client : Non (je prends volontairement le cas le pire) 
  • Jordan : Vous ne sentez pas encore et prenez une bonne inspiration et laissez les yeux se fermer et …

Fin du fractionnement. Retour en hypnose.

CONCLUSION

L’intérêt de cette méthode est qu’elle ne demande à aucun moment la catalepsie des paupières. Ainsi le client n’a pas la pression de la réussir. Elle permet aussi aux praticiens qui ne sont pas à l’aise avec ces phénomènes de s’y familiariser sans mettre trop d’enjeux. La catalepsie peut très bien se demander de manière assez directe ou en jouant sur l’imaginaire. Vous trouverez probablement des exemples dans les démos

L’autre avantage de cette méthode est qu’elle présuppose qu’une catalepsie est assez fréquente et cherche à rassurer (ce qui présuppose que c’est nécessaire, donc que la catalepsie va se produire). Enfin, être rassuré peut chez certaines personnes générer une légère peur créant du doute comme « j’espère que je pourrais les ouvrir »  (présuppose que ça peut ne pas être le cas => auto-suggestion indirecte).

Je vous souhaite de bons tests et de bons fractionnements.

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